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L'attirance qu'exerce le Maroc sur de grands artistes et auteurs occidentaux depuis des dizaines d'années s'explique, à mon avis, par l'art avec lequel ce pays a su allier tradition et modernisme. Ouvert aux étrangers et doté d'une infrastructure économique soutenant une activité en constant développement, le Maroc a également su conserver toute l'intensité et la beauté des contrastes rendus magistralement dans les peintures de Delacroix au début du XIX-ème siècle. De fait, les meilleures oeuvres d'auteurs contemporains reprennent souvent des annotations de Delacroix regroupées dans son "journal de Voyage".
En effet, Delacroix avait été fasciné par les médinas et les villages marocains; il avait pénétré l'obscurité et le silence des ruelles, exploré les gorges étroites et les moindres recoins, et avant de les reproduire sur papier, avait mentalement pris note des silhouettes -personnes âgées, gardes, juifs, artisans, femmes voilées- qui passaient, longeant les murs ou traversant les marchés, croisant son champ de vision tels des fugitifs, avant de disparaître à jamais. Tout cela s'est présenté à l'artiste sous un aspect attrayant et provocateur à la fois. J'en ai moi-même fait l'expérience, mais la nature m'ayant cruellement privé du moindre talent d'illustrateur ou de peintre, ce fut à travers l'écriture et la photographie, l'une aidant l'autre, que j'ai essayé de reconstituer en détail tel paysage ou telle scène. Comment pouvoir communiquer tout le remue-ménage que connaît, à l'aube, la place de Jemaâ El Fna? Quels mots pourraient décrire toute la variété de nuances d'Essaouira, avec ses lumières changeantes et fuyantes? Ebloui par le décor de Marrakech et des petites kasbahs du Draâ, saisi -pour ne pas dire hypnotisé- par les minarets et les ermitages d'une sobriété exemplaire, j'ai alors ressenti toute la frustration et l'incapacité de quelqu'un qui ne possède pas les outils nécessaires pour se jeter dans une aventure de créativité. Au Maroc, art et réalité s'entrelacent fréquemment; ainsi, sur les murs rugueux de nombreux immeubles, bâtis à mains nues, se dessinent des empreintes offrant des tableaux semblables aux oeuvres de certains artistes contemporains. Sur ma terrasse à Marrakech, j'ai quelque fois laissé errer mon imagination tel un vagabond. J'ai rêvé de reproduire sur une page les images splendides offertes par la maison marocaine traditionnelle. Les maigres ressources dont je disposais (relier des noms, des adjectifs, des verbes...), et qui semblaient si dérisoires devant la puissance que l'on retrouve dans une peinture, me conduisirent à inventer, en compensation, un style différents, tordant mon écriture, la remodelant et la rendant transparente, dans le même esprit que celui des artistes confrontés à un canevas. Comme eux, je suis à la recherche des éléments de base, la légèreté, l'étincelle et la clarté absolues. JUAN GOYTISOLO |