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Deux mois au Maroc Version imprimable Suggérer par mail

Deux mois au Maroc

lundi 23 août 2004.

Deux mois à parcourir le Maroc pour "étreindre la rugueuse réalité". Car, comme le disait Beckett, on ne voyage pas pour le plaisir. On est cons mais pas à ce point là.

19/09 : départ du bus à 13h précises. La famille, les amis, tout le monde est très prévenant. François est le seul à nous dire, simplement, que nous allons lui manquer. Merci François. Aurore a fait un gommage « corporel et facial » avant de partir. Elle me dit avoir un « plan marketing » pour ses photos. Tout semble en ordre. Première nuit fraîche et humide : ils diffusent en continue une musique égyptienne lancinante et qui devient vite insupportable. Nuit d'insomnie. Le lendemain matin, lors d'une pause café dans une station service espagnole, une jeune marocaine discute âprement avec un vieux marocain. A la fin de la conversation, elle hausse le ton : « Faut admettre la vérité : si vous êtes partis du Maroc et que vingt ans après vous avez ramené femmes et enfants, c'est pas pour le plaisir, c'est que pour l'argent ! » Le vieux ne répond pas, il finit son café en silence. Mon voisin m'adresse la parole : « Vous devriez aussi passer à Ouarzazate ; j'y habite. Ca me ferait plaisir de vous accueillir. » Je note son nom, Kirami A., et son adresse. Il est magistrat, il parle peu. Son hospitalité est très-naturelle. Arrivée à Algesira. Embarquement pour Tanger, pas de billet retour. La traversée est interminable pour nos estomacs vides. Contemplation du rocher de Gibraltar gâchée par les complaintes de Julio Iglesias que vomissent les hauts parleurs du bateau. Silence, solitude, désert... Je rêve à des jours parfaits. Tanger vue du large : une rangée d'immeubles occidentaux, puis le port, puis un parking de ferries. Tanger, l'Interzone de William, l'ancienne fange internationale. Nous trouvons un hôtel dans le Petit Socco, au cœur de la médina, sûrement pas loin de l'hôtel de l'Empire des Morts d'où Burroughs, scrutant le bout de sa chaussure pendant des heures stupéfiantes, rêvait que New York avait été rasée et qu'il devait assurer l'intérim. Nous nous baladons dans le labyrinthe inextricable des rues médineuses. Profondeur et défaillance... La découverte de la médina et de la kasbah tangéroise est une bénédiction pour débuter un si long voyage.

22/09 : beaucoup de Noirs logent à Tanger. Ils négocient leur peau pour un passage clandestin vers l'Europe. On a vu un bar de la médina plein à craquer de Nigérians et de Maliens. Ils étaient en train de mater un match de foot : Cameroun - France : 1 - 0. Tout le monde retenait son souffle. Des groupes de quatre, cinq Marocains qui restent assis sur les trottoirs, à l'ombre. L'air bien frustré, ils matent tous Aurore avec insistance. Certains nous lancent un faiblard « What are you looking for ? » sans même avoir le courage de se lever. Les femmes voilées évitent mon regard scrutateur. Hier soir, nous avons dégusté un excellent repas de poissons dans un restau entre la médina et la nouvelle ville. Au moment de payer, l'amphitryon me fait rasseoir : deux autres desserts nous attendent encore. Après avoir avalé les six plats du menu, il entraîne Aurore dans l'arrière boutique. Je leur emboîte le pas. « Pour ton mariage, je te fais des cadeaux ». Il lui tend une corbeille en osier, un dessous de plat et des couverts en bois. Il se tourne vers moi : « Pour toi ceci, pendant que ta femme fait la cuisine ». Il agite un éventail devant la figure d'Aurore et me le donne. Il encercle nos deux visages entre ses mains : « Vous avez la même tête. Vous sortez du même arbre... Vous avez le même loir. » Je le fais répéter. « Oui, oui, vous avez le même loir... » Ivres sans avoir bu une goutte, nous le quittons en l'embrassant. Je divague sur le mot « loir » le reste de la soirée.

24/09 : Tanger -> Tétouan Rabatteur : personne qui débusque le gibier vers le lieu où sont les chasseurs. Tétouan est infesté de rabatteurs et de chasseurs. Tétouan -> Chefchaouen Au début, des collines de pins sur une terre ocre, puis des montagnes dénudées. De loin en loin, des champs de couleur fauve (peut-être des champs de kiff ). C'est le Rif, je retrouve les montagnes hallucinées de mon adolescence. Chefchaouen est envahie par les artistes de la fumette en transhumance estivale. On fuit une pension infestée par de vagues descendants de hippies. « Ah t'es breton toi aussi... moi je suis de Quimper. On est à la fin de notre trip alors on reste un peu ici. On a plus une tune, tu vois... C'est le Royaume du Kiff ici. Ils sont trop cools à la pension... » « Les hommes pressés sont déjà morts » m'a lancé hier un rabatteur. Les gestes engourdis, les yeux explosés, les Chefchaouenais passent leur journée à boire un thé en fumant du Kiff à la terrasse d'un café-fumoir.

Chefchaouen, le 26/09, 16h : je suis assis au bord d'une rivière bouillonnante et limpide, près d'un lavoir. Le chant ondulé du Muezzin s'élève de la médina. Je reconnais les mots Allah et Akbar. Le minaret d'une blancheur éblouissante se détache de la végétation. Vue d'ici, la ville semble déserte. Le chant rappelle aux hommes la grandeur de Dieu. Il les exhorte à rendre grâce. C'est la troisième prière de la journée. Le soleil amorce son déclin. Je me lève et m'approche du lieu où jaillit la source.

Le 28/09 : sur la route de Fès, un cireur de chaussures de sept, huit ans, noir de saleté, le crâne rasé parsemé de trous, frotte avec entrain les pompes d'un trentenaire branché qui se cure les dents. Ce dernier jette un œil maniaque au travail du gosse. Une fois fini, le gamin attrape une bouteille de Coca qui était posée par terre et la finit d'une gorgée. Il verse les dernières gouttes sur ses mains, les frotte l'une contre l'autre et les essuie contre un mur dégueulasse. L'autre type s'époussette méticuleusement. Je le vois s'éloigner : il sort de la pochette de sa chemise immaculée un minuscule téléphone cellulaire. Route bordée d'oliviers, montagnes de sable couvertes d'espèces de touffes vertes, on dirait des moisissures. Sol craquelé, rivières évaporées, profondes cicatrices lézardant une plaine immense. Au loin une bande blanche s'étire, comme un marais salant, c'est Fès. Découverte de la médina en fin de journée. Immenses murs aveugles. Vieilles mendiantes au corps cassé. Télés montées sur des mulets. Aurore coincée entre deux mulets. Ruelles sombres. J'entends « nazi » quand je passe devant un groupe de jeunes (ok, je me suis fait raser le crâne avant de partir...) Regards mauvais, violence contenue, obscurité croissante. Un grand type me retient par le bras : « Ne continuez pas plus loin. Je suis policier... C'est dangereux dans le coin, le soir... Revenez demain matin. »

Le 01/10 : ballade dans la ville nouvelle de Fès. Plus de cyber clubs que de cafés. Comme en France, les joueurs de foot sont les nouveaux messies. Slogan d'une école d'informatique : « Le monde s'ouvre aux esprits ouverts ». En dessous, le dessin d'une poignée de main entre un homme et un robot. Welcome, my son, welcome to the machine. A la terrasse d'un café, rencontre de Lhoussaïn D., un fellah berbère qui vit dans les montagnes du Moyen Atlas. Pas le temps ici de raconter sa longue et triste histoire. La mer et la bière commencent à manquer à mon écriture. Juste quelques phrases pour situer le bonhomme : « Les tchadors, les ablutions, les cinq prières par jour, c'est une façade tout ça ! Ca veut rien dire. Toute façon la religion doit rester secondaire... Beaucoup de Muezzins deviennent un peu fous. Dans mon village, le Muezzin a brûlé volontairement tous les tapis de la mosquée. C'était pour devenir célèbre, sans doute... » « Les Arabes sont des colonisateurs... Ils nous ont effacé de chez nous... Les Juifs, c'est pas pareil, ils s'installent et font du commerce avec nous, les Berbères... ils colonisent pas. Les Juifs ont leur Terre promise. Alors que les Arabes, ils sont venus pour coloniser cette terre... qui ne leur appartenait pas... Mais pas comme les Français... Les Français ils ont fait un formidable travail ici... Regardez ces canalisations en ciment, ce sont les Français qui les ont construites... Les Arabes ont imposé leur culture, leur religion... ils nous ont asservi... oui, oui asservis... et maintenant qu'est-ce qu'ils font les Arabes ?... Ils font rien. Ce sont les Berbères qui font la richesse du Maroc... ce sont eux qui tiennent les commerces ! » « Ca fait dix-sept ans que je travaille dans la montagne. Je voudrais arrêter mais j'ai pas le choix. Y a aucun travail pour moi en ville... 90 % des jeunes veulent partir du Maroc, voilà la vérité... C'est simple. Six mille francs, c'est le salaire minimum en France. C'est ce que je gagne pour un an de travail... Je pourrais aussi partir travailler en Libye. Khadafi demande des travailleurs, mais bon... » Lhoussaïn nous a invité chez sa mère à Fès puis nous avons passé trois jours dans sa ferme archaïque, dans le Moyen Atlas. Là-bas, il capte France Inter. On a écouté Nirvana, Moby et Jeff Buckley. « C'est très doux... j'aime beaucoup » nous dit Lhoussaïn, comme pour lui même. Il se souvient des fables de la Fontaine, de Sylvie Vartan, de Léo Ferré. Je trouve Les Fleurs du mal sur une étagère du salon, coincé entre des polars. Je relis les strophes du souvenir, et je laisse certains vers en suspens.

Le 10/10, dans le centre ville de Rabat : Mac Do, supermarchés, salles multiplex, centres de fitness, etc. Et des centaines de drapeaux marocains : partout du rouge pour célébrer la Marche Verte ; tout va bien, tout est en ordre. L'Océan se prélasse en bas de la kasbah et apporte une brise légère à toute la ville. Dans les différents cyber-clubs que nous avons fréquentés, je remarque avec amusement que les Marocains affectionnent particulièrement les sites de culs ; sûrement pour se préparer à affronter les soixante-dix vierges de leur Paradis.

12/10 : El-Jadida. La forteresse portugaise, Aurore imprime sur une pellicule l'intrados de la citerne. Ce petit bout de femme m'a confié qu'elle est en train d'accomplir une « véritable révolution esthétique »... Bon Dieu ce que je l'aime ! Ballade le soir le long d'une belle plage. Il fait 20°. Certains ont sorti l'anorak.

El-Jadida -> Essaouira : à chaque arrêt fréquent du car : des vendeurs, des chanteurs, des mendiants, et aussi des prêcheurs illuminés. Notre car suit une plage de dunes sur des kilomètres. L'argile se mêle au sable sous un tapis de pierres blanches. Le soleil se couche sur l'Océan. La route s'éloigne de la côte, pénètre dans une forêt de conifères s'étendant sur une dizaine de kilomètres de collines bien rondes. Des montagnes se devinent à l'horizon. Le soleil a disparu, la scène n'est maintenant plus éclairée que par les nuages flamboyants. Comme par phototropisme, le car glisse à l'intérieur de ce tableau fantastique.

15/10 : Essaouira. L'hôtel Smara donne sur la côte d'émeraude du Maroc. Ici, même les chiens sont des oiseaux. Les vagues attaquent inlassablement la roche noire. Inlassablement le monde entier insiste. Une mouette plane dans l'air mordant. Elle rase l'eau, non pas pour chasser mais parce ce qu'elle aime ça. C'est une danse incomparable, une célébration au crépuscule. J'entends derrière moi le rire cynique de ses copines.

17/10 : route entre Essaouira et Marrakech. De grandes étendues pierreuses. Fascination exercée par l'absolue désolation. Marrakech et Djemaa El-Fna : la fameuse place est chauffée le soir par les gargotes enfumées, les conteurs en costumes diaprés, les travelos affriolants faisant une danse du ventre affolante, les groupes de rhapsodies envoûtantes. Les percussionnistes ont une façon terrible de taper sur leur bendir. Un d'entre eux est en léger décalage par rapport aux autres. Ca donne un rythme sensuel, comme un tango qui s'affole. Parfois, un choeur fait écho au chanteur-conteur qui gesticule dans tous les sens. Le public se marre.

21/10 : Marrakech -> Ouarzazate. Traversée en bus du Haut Atlas. Ocre sur ocre. Maisons plates et basses se fondent au vertigineux paysage. Relais touristiques : « Prix très raisonnables » inscrit à la peinture blanche. A 2300 m, le car transperce les nuages... les neiges du Haut Atlas ! Les cimes, le ciel, la lumière !... un paysage indescriptible, quelque chose d'infini et de vaporeux, semblable aux sfumatos de Vinci. Un vent glacial secoue les peupliers nichés dans la vallée. Au dessus de nous, d'énormes blocs de pierre que j'imagine en équilibre précaire. Pendant les arrêts, Aurore et moi restons à l'intérieur du car, pelotonnés comme deux petits chatons. A une trentaine de km avant Ouarzazate, nous redescendons abruptement vers une plaine désertique. A Ouarzazate, Kirami, le magistrat rencontré dans le bus Paris-Tanger, nous accueille de façon exemplaire. Il s'exprime de manière très posée. On lui raconte le début de notre voyage. « Ceux qui volent les touristes, je leur donne deux, trois ans de prison. Les faux guides ont juste quelques mois. » Ca rigole pas. Sur sa table de travail, le Coran est posé à côté des photos de Hassan II et de Mohamed VI. Un verset est gravé sur le siège en bois sculpté : « Je me dois de rendre la justice de manière équitable, pour les membres de ma famille comme pour les autres. » Visite de la kasbah Aït Benhadou. De nombreux films sont tournés ici. Au nom du sacro-saint Spectacle, on a ajouté aux ruines berbères un décor en carton pâte. « Astérix et Cléopâtre » en préparation avec Depardieu, Clavier et Djamel. Kirami nous présente Abdul B., propriétaire du complexe hôtelier accolé à la kasbah. « Vous êtes ici chez vous », nous fait-il, tout sourire. « Si vous revenez, c'est votre maison ! » Thé brûlant, sucreries. Difficile d'imaginer pareil accueil en France. Après la rencontre, Kirami nous explique qu'Abdul a commencé comme chauffeur de taxi. « Il est originaire d'ici. Il a travaillé très dur. D'abord une petite affaire, et puis ça a bien marché. Tout ça lui appartient, et aussi plusieurs immeubles à Ouarzazate. C'est un ami proche de notre actuel ministre de la Justice. On dirait pas, hein ? » Sais pas... à quoi est censé ressembler l'ami d'un ministre ? « Hillary Clinton et sa fille sont venues manger dans son restaurant, il y a un an. Il venait juste de finir de construire la piscine. » Manquait plus que nous. Retour à Ouarzazate. Après le dîner, Kirami nous emmène prendre un verre dans un hôtel-restaurant de Ouarzazate. Pendant qu'Aurore parle avec un des amis de Kirami des folles nuits parisiennes, je parle avec lui de religion. « Je pense que c'est dommage que les Occidentaux en général s'intéressent peu à la religion. » me dit-il. Je lui parle alors des ombres et des crimes de l'Eglise. Il comprend que beaucoup de Français se soient mis à distance du clergé, et il ajoute : « Vous savez, vous n'avez pas une vision correcte de l'Islam en observant les Musulmans du Maroc. Ils ne suivent pas comme il faut les préceptes de l'Islam. Y'en a beaucoup qui boivent, qui fument. » Lui n'a jamais bu une goutte d'alcool ni touché une cigarette. « Pour la justice, l'état marocain se réfère à l'Islam, mais il pioche... Je trouve que c'est pas bien. Le Coran nous enseigne que pour punir un voleur, il faut lui arracher la main. Au Maroc, on se contente de l'emprisonner. Il ne faut pas piocher... soit on prend tout en bloc, on applique tout, comme par exemple en Arabie Saoudite jusque dans les années 60, soit on ne prend pas... Votre justice vient des hommes, la nôtre vient de Dieu... Nous devons nous y soumettre... voilà le sens de l'Islam. » Il me dit ça d'une voix toute douce, toute gentille. Je me frotte machinalement le poignet. Je ne sais pas quoi dire, j'avale ma salive... hum hum intéressant tout ça... Il va essayer de me procurer une traduction du Coran en français, ajoute-t-il, puisque ce sujet a l'air de m'intéresser. « Il y a beaucoup de gens qui se convertissent à l'Islam vous savez ? ». Il cite alors Cat Stevens et Roger Garodi. Plus tard dans la soirée, il m'avouera être frappé par ma ressemblance avec Salman Rushdie. Je suis surpris, je ne lui ai pas dit que j'écrivais et j'ai surtout pris garde de ne pas heurter ses convictions. Mais aussitôt il ajoute « Non... Je veux dire... vous avez tous les deux un peu le même visage ! » Chez lui, la télé numérique est allumée en continue. Il regarde principalement les émissions saoudiennes. Son portable sonne tous les quarts d'heure. Toujours en conversation avec sa bande d'amis. Un des amis de Kirami, juge à la Cour d'appel, rêve d'épouser une Occidentale « parce qu'elles sont plus cultivées qu'ici » nous dit-il. Aurore lui répond avec malice qu'en France aussi, y a de sacrées greluches. Du matin au soir une femme berbère s'occupe du ménage et des repas de Kirami. Il a tous les jours des invités. Elle prépare des plats succulents, les sert, débarrasse la table... la vraie boniche quoi. 23/10 : Kirami nous loue une voiture à bon prix. Sous un soleil radieux, on attaque le bitume pour une semaine de circuit dans le Sud marocain. D'abord les Gorges du Dadès. Nids de poule sur la route, nids de cigognes sur les minarets. Les peupliers argentés de la vallée se balancent pour nous. Y a trois jours, de grosses averses ont inondé la région. Trois ans que les Marocains priaient pour ça. Des poteaux électriques sont couchés. De nombreux éboulis encombre la route qui suit l'oued. A un virage, d'énormes blocs de pierre de forme phallique ornent la falaise. Ils appellent ça « les doigts de singe ». Ca me rappelle les sépulcres monumentaux des Grands Anciens (Lovecraft, quand tu nous tiens...). Autour de notre voiture, les gamins se battent pour avoir un dirham, un stylo, un mouchoir. On a l'air bien con avec tout le matos dans notre jolie auto. Peu à peu on découvre l'autre monde.

24/10 : splendide rando matinale dans les gorges profondes du Todra. On reprend ensuite la voiture pour découvrir les zones arides de l'erg ChebbiMédina de Fès - 18.6 ko. De grandes mares d'eau barrent la route défoncée. Des deux côtés, des palissades en paille empêchent le sable de se répandre sur la route. Arrivé à Erfoud, on prend un gars du coin en stop. Il promet qu'il va nous faire passer par les endroits les moins ensablés. On a encore 30 kms de piste à parcourir alors que la nuit tombe... Il fait nuit noire. On roule en plein désert avec notre petite bagnole. Le plancher racle le sol plus d'une fois. Rires nerveux. Pour détendre l'atmosphère, Aurore entame la conversation avec notre guide. Il s'appelle Youssef. Glabre, la mine tracassée, les dents pourries (comme beaucoup par ici), il dit avoir trente ans mais on lui en donne à peine vingt. Nous parlons du début de notre voyage. Il nous demande ce qu'on n'a pas aimé. « Casablanca » lui répond Aurore. Il dit : « Casa... c'est de la merde ! », et on le comprend quand on voit où il vit. Vers 20h, nous arrivons enfin à une auberge que nous a indiqué Youssef. On apprendra par la suite que c'est lui qui tient cette auberge, avec deux de ses amis. C'est un bâtiment en terre, une construction berbère située 4 kms avant Merzouga, au bord des dunes. On est les seuls touristes de l'auberge. Soirée tagine, djembé, puis ballade nocturne au bord de l'erg pour prendre contact avec l'Univers. Une petite promenade cosmique, en toute simplicité. J'écris ces lignes dans notre chambre, à la lueur d'une bougie : Le désert, la nuit : occupation intégrale du vide, vibrations et intensité du vide. Nous sommes deux fourmis noires dans la nuit noire. Il nous observe, l'Autre, là haut, Celui qui n'est adoré que par le silence. Nos pas s'enfoncent profondément dans le sable. On est aspirés par le haut comme par le bas. Notre positionnement n'est plus quelconque. Je commence à deviner des choses... des connections cosmiques en basses fréquences, trois corps aimantés ne faisant plus qu'un, un triangle mystique qui se reforme...

Lendemain matin, levés à 5h30. Erg Chebbi. Marche d'une heure sur les dunes illunées. La sphère lunaire est éclairée en dessous par le soleil absent. Nous nous dirigeons vers la clarté spectrale. Lentement, elle gagne du terrain. Nous marchons vite, grimpons en haut d'une dune immense. Le pouls s'accélère... Oui, Aurore, dans quelques instants... Et soudain, c'est l'éclair blanc, les rayons de feu... l'astre surgit ! En une seconde, il recouvre d'or les courbes aériennes. Seconde inexprimable où les lignes de crêtes s'éclairent par centaines et où les milliers de dunes se métamorphosent, elles se réconcilient à l'espace en réincorporant leurs formes infinies... Et c'est le jour ! Je vois le jour ! Un troisième nerf optique m'a transpercé le cortex, en un clin d'œil. « Il est tant d'aurores qui n'ont pas encore lui. » Plus tard, je repenserai à cette phrase indienne qui immanquablement me ramène à elle.

26/10 : Rissani. Marché aux ânes. Chaleur écrasante, braiments, suffocations. Dans un grotesque effort pour se déplacer, les animaux-machines lancent en avant leur deux pattes entravées par une corde qui leur rentre dans la chair. Epuisés et souffrants, ils se donnent des coups de museau, se mordent le flanc, arrachent le crin de leurs congénères. Ca me rappelle l'ambiance du bureau. 27/10 : arrivée à M'Hamid (100 kms au Sud de Zagora, 40 kms au Nord de la frontière algérienne). Village de Bédouins et de Berbères. « Ils commencent à se mélanger », nous dit le propriétaire de notre hôtel. Les descendants des esclaves des Maures habitent dans la palmeraie, au sud du village. Dans l'hôtel, nous rencontrons l'ancien manager-producteur-mentor-et-ami de Michel Petrucciani. Il se réfugie dans le désert pour écrire un livre sur son pote Michel. « Je pars demain dans le Sahara... loin de tout, pour me concentrer. On peut pas écrire n'importe quoi sur quelqu'un comme ça. » Il a le teint bistre, les traits marqués. Il nous dit qu'à notre âge, il a lui aussi beaucoup voyagé... Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan, Inde... Affalé sur la banquette, il prend la pose du baroudeur désabusé. Après lui avoir souhaité bonne chance, on sort prendre l'air. Le lendemain, le mec de l'hôtel nous conduit à la « dune du Juif ». Il teste notre voiture sur les dunes. Visiblement il s'éclate comme un fou. Pas nous. La voiture glisse, s'envole, et bien sûr finit par s'ensabler. Assis à la place du mort, j'en mène pas large. Au pied de la dune du Juif, bivouac pour touristes. Ambiance Eurodisney garantie. Installé sous une khaïma, un Bédouin nous présente les habituels dépouilles-touristes. Plus besoin de rezzou, l'Occidental sort les biftons avec le sourire. Comprenant vite qu'on n'a pas beaucoup de tunes, il nous prie de céder la place à des Suisses qui attendent leur tour à l'extérieur. Avant même de poser le pied sur une dune, les prix ont déjà doublé. Les Marocains vendent leur coin de sable au prix fort. 30/10 : retour à Ouarzazate. Adieu à Kirami et à la bonne... Remerciements infinis. Ouarzazate -> Taroudant. Dans le bus, nous faisons la connaissance d'Esmaïl, mécanicien de vingt-huit ans, à la carrure de boxeur. Il est accompagné de son épouse de dix-huit ans. Elle ne comprend pas un mot de français. Il nous parle d'elle en toute liberté, de ses efforts pour « l'émanciper ». « Je l'aime de tout mon cœur... mais on arrive pas à se contacter, nous confie-t-il. Je lui apprends à lire et à écrire mais c'est très dur. Elle n'a pas été à l'école... son père ne voulait pas. Nous sommes tous les deux nés à Skoura. J'aurais pas pu ramener une fille de Casa... fallait que mes parents la connaissent bien. Pour l'instant, on peut pas parler de sexualité, d'amour, ou même de voyage. Elle n'a jamais voyagé. Si elle fait que le ménage et la cuisine, c'est pas intéressant pour moi. Autant prendre une fille sur le trottoir... », il nous sourit de toutes ses grosses dents. « On s'est mariés y a un mois. Le médecin nous a donné des grains... je veux pas qu'on ait des enfants... pour l'instant. Je voudrais faire comme vous. Ca fait rêver, voyager pendant deux trois ans avec elle, loin de la famille... peut-être même partir à l'étranger si les économies le permettent. Sinon, on ne pourra pas mieux se connaître... Si j'arrive à avoir de bons contacts avec ma chérie, alors je serais très fier. Mais il faudra beaucoup de temps... Vous savez, vous avez beaucoup de chance... vous avez tous les deux les même idées, les même références. Nous ils nous faudra beaucoup de temps, beaucoup de construction pour avoir juste un instant de bonheur comme le vôtre... » Les maisons passent du cramoisi à l'ocre, de l'ocre au rose. Des madones berbères (tatouages bleutés sur le front et sur le menton) lavent de grands tapis au bord d'une rivière. 01/11 : Taroudant : claquements de sabots sur les chemins de terre, odeur du maïs qui grille sur la braise, le foulard qui accentue la douceur d'un visage d'ange, fugitif, les yeux pieux, fugitifs, la mascarade musulmane, la beauté derrière le voile, « Soyez les Bienvenus », les sourires soussis, les gamins discutent, les vieux s'amusent... la menthe, les piments, les marigots sudoripares, égouts, crachats, cendres et bouses. Mais aussi la lourde résonance de la basse, le reggae échappé du snack, le reggae roulant les feuilles, engourdissant les instincts, chaloupant les corps assoiffés de fièvres nègres... le reggae et la fierté brute de l'Afrique. On s'est perdu des heures dans les rues de Taroudant. Moi à elle : « Je crois qu'une certitude est en train de naître. »

03/11 : Agadir : une plage immense, très propre, des hôtels impeccables... beaucoup d'Allemands. Nous dormons dans un hôtel sordide, infesté de blattes, cerné par les putes. Nous sommes invités à déjeuner chez le beau frère d'Esmaïl, Mohamed. Il est Soussi (berbère du sud). On sympathise rapidement avec lui. On commence par parler de religion (ça va devenir une habitude). Il trouve que les « Barbus » exagèrent, qu'ils empêchent la société d'évoluer. « D'un côté c'est vrai... c'est dommage que les Marocains perdent leur religion en s'occidentalisant, mais de l'autre, les Barbus interprètent mal le Coran. Par exemple, le Coran nous dit que la femme ne doit montrer que les mains et le visage, mais tout le visage... pas que les yeux comme veulent nous faire croire les Barbus... Le Coran nous dit ça pour que l'homme célibataire puisse choisir sa femme sur le visage et pas sur autre chose... et aussi pour que l'homme marié ne soit pas tenté par d'autres femmes. C'est aussi pour ça qu'on ne doit pas serrer la main d'une autre femme... ça crée un désir de serrer la main d'une femme... c'est pourquoi elle doit protéger sa main avec le voile quand un homme veut lui serrer la main. Je sais que tout ça peut paraître un peu ridicule pour les Occidentaux, mais il faut pas oublier que le Coran a été écrit au VIIème siècle... A cette époque, les hommes vivaient le plus souvent dans de petits villages... et chaque femme attirait beaucoup les regards. Mais maintenant, c'est plus pareil. Des femmes, y en a partout... et puis on voit de telles choses », il pointe la télé du doigt. « A Agadir, la plupart des femmes se promènent en maillot de bain ! Et même quand les femmes ne montrent que leurs yeux, elles peuvent dire beaucoup de choses avec leurs yeux ! » Peu à peu, à mesure qu'on vide les verres de thé, la conversation s'oriente vers la politique. Il nous raconte l'histoire des deux jeunes Marocains qui étaient partis étudier à Strasbourg. Ils avaient appris par cœur le livre de Gilles Perrault Notre ami le Roi(le livre est toujours interditauMaroc). De retour à Marrakech, ils avaient été invités un soir par son professeur de physique. Mohamed et d'autres élèves étaient venu les voir réciter, chapitre après chapitre, l'ensemble du livre au professeur. Des exemplaires ont été distribués clandestinement dans la fac de Marrakech. Les étudiants se les arrachaient. « Gilles Perrault a bien connu le Maroc, nous dit Mohamed, il a raconté la vérité. » La vérité, ce sont les bakchichs, les arrestations arbitraires et les innombrables emprisonnements d'opposants politiques dans le bagne de Tazmamart. Mohamed a un ami sahraouite qui a été pris dans un coup de filet de la police, alors qu'il se trouvait à Tan Tan, à proximité d'une manif organisée par le Front Polisario. Il était venu rendre visite à son frère, il ne participait pas à la manif. Pourtant il a été accusé de complicité. Il a passé dix-sept ans de sa vie à Tazmamart. Sa cellule, plongée dans une totale obscurité, faisait un mètre carré. Dix-sept ans dans un mètre carré.

Dans la soirée, alors que nous faisons une promenade digestive sur la plage d'Agadir, Esmaïl devient véhément envers l'ancien roi : « Hassan II était un tricheur, un voleur et un assassin ! 90 pour-cent des Marocains pensent comme moi... mais y a encore une grande pression sur les gens. En 95, j'aurais pas pu vous parler comme je vous parle ce soir, sur cette plage déserte. Même des grains de sable, j'aurais eu peur ! », puis il ajoute, un ton plus bas : « Y a encore beaucoup de policiers en civil. Avec Mohamed VI, ça commence à changer. Mais les juges sont tous des tricheurs, les douanes aussi... Serfati est libéré. Bessri Driss, le ministre de l'intérieur corrompu de Hassan II, a été limogé par Mohamed VI... mais il reste encore beaucoup de prisonniers politiques... et des centaines de petits Bessri Driss dans tout le Maroc ! Maintenant pour insulter les gens, on a l'expression : « Fuck off Bessri Driss ! » Ca soulage... Le système de bakchich est toujours en place. Hassan II, qui répondait à des journalistes français, disait que le système de bakchich, ce sont les Français qui l'on introduit en 1912. Moi j'en sais rien... Je sais juste que lui, il a rien fait pour éliminer les bakchichs pendant son règne... Les syndicats peuvent manifester que sur leur lieu de travail... Le Maroc devrait être un pays riche. On a 4300 km de côtes. On est le deuxième producteur de phosphate... on a du pétrole, de l'argent, mais c'est géré par des tricheurs ! J'espère qu'Hassan II est en enfer parce qu'il n'a pas payé sur terre pour tout ce qu'il a fait. Ma famille comme la sienne est descendante du Prophète. Alors, comme moi, il doit payer pour ses fautes ! Vous savez, quand il est mort, on a fait une grande fête... parce qu'un terroriste, un criminel, était sous terre... et que nous, on était toujours vivants ! Je vous jure, on a fait un vrai festival le soir de sa mort ! » Dans le journal Le Reporter de ce matin, la Une relate le sit-in commémorant les disparus du bagne de Tazmamart devant le Palais de Justice de Rabat. « Les forces de l'ordre ont serré l'étau autour des manifestants pour les empêcher de déployer leurs banderoles. Ils ont été poussés loin du lieu de sit-in, certaines personnes se sont fait bastonner. » « Une telle Une aurait été inimaginable sous Hassan II, me dit Esmaïl, tous les journaux étaient systématiquement contrôlés la nuit avant leur parution. »

Flash télé sur le conflit israëlo-palestinien. Musique dramatique, images au ralenti... soldats israëliens reculant devant les jets de pierre des Palestiniens... bande annonce d'un film de guerre. Pour clôturer le journal : le faste, les larmes frelatées et les gros palots (que les candidats roulent à leur conjointe) des élections présidentielles de la plus Grande Démocratie du Monde. 05/11 : dans le taxi vers Mirleft, un homme âgé demande à Aurore d'où nous venons. « De Bretagne. » « Ah ! Moi j'étais à Couëtquidan après la guerre. Je surveillais des prisonniers allemands... J'ai servi l'armée française pendant dix-sept ans, j'ai fait la deuxième guerre mondiale, la guerre d'Indochine... La France est un pays neuf maintenant... avec de belles routes, des grands magasins, partout de l'industrie... » Le vieil homme a le sourire amer. Plage de Mirleft : l'Atlantique fume. Les vapeurs d'eau envoûtent les falaises, cernent la crique et gomment l'horizon.

07/11 : Sidi Ifni est une vieille Espagnole, une pute à la retraite embrumée de fatigue. Hassan II l'avait jetée dans la poubelle de l'histoire à son indépendance. Ses habitants la recouvrent maintenant d'emplâtres bétonnés et rafistolent son phare. Les anciens clients, des conquistadors sur le tard, sont rentrés au bercail. Ils ont laissé en plan leurs illusions. On est logés à la Suerte Loca (La chance folle en espagnol). Brouillard persistant et entêtante odeur de naphtaline. Les décors sont usés, presque autant que nous. On s'enfonce dans le Sahara occidental. Les couleurs du Maroc s'affadissent tandis que fleurissent les drapeaux rouges.

8/11 : Sidi Ifni -> Tan Tan : la route principale longe l'Atlantique (le nom a quand même plus de gueule que cette « Manche » qui m'a vu grandir). Les carcasses de chalutiers finissent de rouiller sur le rivage. Le djebel pelé, les plateaux rocailleux ; l'Océan glacial d'un côté et le continent dénudé de l'autre. Je ne pouvais rien imaginer de plus monotone et de plus intense. Je vois Vieuchange... je le vois souffrir sur le chemin de Smara. J'ai recopié au début de mon journal la préface de son « journal de découverte et d'agonie », une préface signée Paul Claudel : « Lui seul comprend ce qu'il a fait, il a rempli sa destinée, il a fourni d'un seul coup ce qu'on attendait de lui, le plus pur de son sang, la moelle de son intelligence et de sa volonté. Il ne pouvait pas faire plus. Le moment est venu pour lui d'ouvrir la bouche et de recevoir son Dieu. Au vainqueur je donnerai un caillou blanc. » Au vainqueur je donnerai un caillou blanc... Et cette phrase de Vieuchange, quelques jours avant sa mort : « Je suis un peu comme le joueur qui perd et qui s'entête. » Des sentiers obliques, d'immenses perspectives, un regard d'aigle... et la distance entre chaque pierre blanche. L'Afrique est panoramique. Le vide démultiplié fait palpiter l'espace. 9/11 : Tan Tan. Plaisir d'être les seuls Occidentaux à nous promener sur ces trottoirs chargés de vie. Notre couenne brunit et s'épaissit.

En direction de Laayoune : traversée en car du fameux Oued Drâa. Si loin de sa source, il est à sec. A la pause déjeuner, les Musulmanes qui veulent uriner ne parviennent pas à dissimuler leur postérieur derrière des buissons rachitiques. Ambiance de désert des tartares à Laayoune avec la présence des forces onusiennes censées organiser le référendum d'autodétermination du Sahara occidental.

12/11 : entre Laayoune et Dakhla : quatre contrôles de gendarmerie dont deux, à trois cents mètres d'intervalle. Ils consultent longuement nos passeports, remplissent des fiches et écrivent avec la rapidité d'un gosse de sept ans. Quelques questions subsidiaires posées sur un ton martial : « Nom du papa ? Nom de la maman ? » Difficile de ne pas se marrer. Dakhla ! dernière ville du Sahara occidental, goulet d'étranglement pour ceux qui veulent aller plus au sud. Elle est située au bout d'un bras de terre, à quelques kilomètres du tropique du Cancer. Dans les rues blanches et poudreuses de cette ville écartée, de jeunes femmes sveltes sont habillées de tulles soyeux mauves, pourpres, jaunes ou noirs (des melhafas). Elles ont une démarche incroyablement fluide et sensuelle.

Gwen Denieul

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